Histoire d’Artiste

J’ai sept ans lorsque je mets pour la première fois les mains dans la terre.

La dame habite Sainte-Adresse, au bord de la mer. Elle me confie une boule d’argile et m’apprend à rouler, assembler, monter des formes simples. Le plaisir est immédiat, profond, presque physique. Je laisse chez elle ma plus belle blouse bleue, en gage de retour. Je n’y reviendrai que deux ou trois fois. La blouse restera là-bas. Longtemps, sans que je sache pourquoi.

Mon parcours artistique sera fait de ces élans puissants, suivis de ruptures brutales.

À seize ans, après l’échec du concours du Conservatoire de Paris en danse classique, je quitte un univers de discipline extrême pour rejoindre le théâtre. J’y découvre la création collective, la scénographie, la lumière, le rapport au texte. Puis, presque par hasard, le cinéma s’impose à moi : la salle de montage, la matière filmique découpée, assemblée, rythmée. Je comprends que ce qui me passionne, au fond, c’est raconter — construire du sens à partir de fragments.

Je deviens monteuse, puis très vite chef-monteuse, travaille pour de grands réalisateurs, pars à Londres, réalise mes propres films. Mes courts-métrages sont sélectionnés, primés, parfois nommés aux César. Mais chaque fois que je cherche à porter pleinement ma vision — comme réalisatrice, comme autrice — je me heurte à des résistances violentes, à des rapports de pouvoir, à des trahisons. Le cinéma, que j’aime profondément, devient un champ de bataille.

À plusieurs reprises, je choisis l’indépendance plutôt que le compromis. Je crée mes propres structures, tourne seule ou presque, en Afrique, en Himalaya, en Europe de l’Est. Certains films rencontrent un véritable succès critique, d’autres restent confidentiels. C’est le prix de la liberté. En parallèle, je transmets : j’enseigne, je pratique le Tai Chi, notamment en milieu carcéral. Le silence, le corps, le temps long prennent de plus en plus de place.

Après une dernière épreuve majeure autour d’une série télé pourtant diffusée avec succès, je décide d’arrêter définitivement l’audiovisuel. Je n’ai plus l’énergie de me battre pour défendre mes œuvres. Je me retire.

Je m’enferme chez moi avec un bloc d’argile. Chaque matin, je pétris la terre.Sans projet. Sans public. Sans attente.Quelque chose surgit, lentement, de mes mains… et du silence.

Pendant des années, je sculpte ainsi, presque en secret. J’accumule les pièces sans jamais les montrer. Jusqu’au jour où, en triant ma vie pour changer de lieu, je redécouvre ces sculptures entassées dans des caisses. Ma première réaction est de vouloir m’en débarrasser. Un ami m’en empêche. Lors d’un vide-maison, des visiteurs les découvrent. Je vois leurs réactions. Je comprends que ces œuvres parlent, profondément, à d’autres que moi.

On me propose une exposition collective.

Elle n’est pas un succès commercial, mais elle est une révélation intérieure. Je me réapproprie mes sculptures, les restaure, les transforme parfois. Je retrouve intact le plaisir de faire. Quelque chose s’apaise. Je n’ai plus de doute.

Aujourd’hui, je suis sculptrice.

C’est la forme artistique qui me permet enfin d’être pleinement à ma place, sans intermédiaire, sans filtre, sans compromis. Mes œuvres sont uniques, parfois monumentales, parfois interactives. Elles s’inscrivent dans un champ contemporain à la croisée de l’art et du design, et s’organisent en collections thématiques, comme autant de récits silencieux.

Toute ma vie, j’ai raconté des histoires en images, en sons et en mots.

Celles que je raconte désormais naissent du silence — et parlent de ce silence qui, depuis la nuit des temps, nous constitue, nous traverse et nous ressource.